N’ayant pas peur de la mort

Hier j’ai écrit : « n’ayant pas peur de la mort… » je pense que cela mérite un développement, c’est parti pour le chapitre spécial zombies.

J’ai eu la chance de vivre mes premiers enterrements à l’ancienne, le mort était à la maison, dans son lit, pas encore en boîte et on pouvait même le toucher, ça été le cas pour mon oncle Émile et pour mon grand-père Gustave. J’étais encore un gosse.

Je n’ai pas du tout été traumatisé, d’ailleurs, hormis la tristesse de rigueur, c’était totalement naturel ; tu allais voir le mort et ensuite tu passais par la cuisine et là tu mangeais de la viande séchée et du pain de seigle, les adultes descendaient les bouteilles de vin et se racontaient les anecdotes, les moments passé avec le défunt.

Aujourd’hui, pour les jeunes et les pauvres citadins qui ne connaissent rien à la vraie vie, ça parait peut-être complètement surréaliste, je n’ai pas retenu tous les détails, mais dans tout les cas je l’ai ressenti comme naturel et sain.

Je vais essayer d’être un peu chronologique. Pendant mon apprentissage de jardinier, j’ai eu une chance extraordinaire, où je faisais mon apprentissage il y avait Dino, un émigré italien, que je connaissais bien car j’étais à l’école avec son fils. Son fils était plutôt timide et petit, résultat les grands cons le prenait parfois pour cible.

Pour moi c’était un bon copain et d’ailleurs il n’habitait pas très loin de chez moi et j’ai été plusieurs fois chez lui et je l’invitais à mes anniversaires.

Dino était content de me voir mais ne comprenait absolument pas pourquoi je faisais un apprentissage de jardinier. Comme tout le monde, mes parents, mes profs, mes amis, compte tenu de mes facilités scolaires pourquoi je ne faisais pas des études ? Oui, j’étais peut-être dans les premiers de classe pour la physique, la chimie et surtout les maths, mais j’étais une brêle pour les langues. Pour les langues, ça ne sait jamais amélioré et je me considère toujours comme un handicapé des langues.

J’en avais marre de l’école, je voulais vivre une autre expérience, être dans le concret et être aussi dehors. Attention ! Ça se passait en 1973, les mots bio et écologie n’existaient pas, il y a juste le mot hippie qui venait d’arriver en Suisse. Et je n’avais rien d’un hippie, hormis les cheveux un peu long.

Donc à 16 ans me voilà parti pour un apprentissage de 3 ans; j’ai commencé le 1 mai , jour de la fête du travail, j’ai tout de suite compris que ce n’était pas un jour férié. Travail le samedi matin, environ 52 heures de travail par semaine en saison et je passais de 13 semaines de vacances à 4 semaines. Je voulais être dans le réel, j’y étais complètement; ce que j’ai aimé cette période.

Contre tous j’avais choisi mon chemin, je crois que ça été la décision la plus importante et la plus gratifiante de ma vie.

Putain le caractère du mec, encore maintenant je suis très fier de ce maigrelet de 16 ans que j’étais alors.

Bon, revenons à Dino; lui, il a commencé dans l’établissement tout en bas, comme manœuvre et petit à petit il a gravi tous les échelons, c’était l’homme à tout faire et surtout, s’il y avait un travail difficile et délicat qui demandait beaucoup d’improvisation, c’était toujours lui qui y allait .

Depuis le 1 mai 1973, il me prenait toujours avec lui, il m’a appris le plus important, ce qui n’est ni dans les livres, ni dans les programmes des cours. La débrouille, le savoir travailler ensemble, c’est à dire comme 2 rameurs, avec le même rythme en étant toujours attentif à l’autre. Quand je travaillais avec Dino ça ne faisait pas 1+1 ça faisait environs 2,5.

Un exemple, ça se passait à Bienne, c’était encore une grande ville horlogère, et la Bulova avait fait construire une horloge géante sur un terre-plein en pente devant l’entrée de leur filiale et à côté d’une route très fréquentée. Chaque année on devait la décorer avec des plantes, c’était de la mosaïque-culture. Le diamètre du « cadran » faisait environ 6 mètres.

C’était délicat à planter car on partait du centre pour s’éloigner petit à petit, il était très difficile de revenir une fois que tout était planté. On plantait aussi les chiffres.

Il fallait super bien préparer la surface, sortirs les plantules des pots et les repartir tout autour de l’horloge dans l’ordre où elles allaient être plantées. La plantation était un peu acrobatique, une fois commencée il fallait que la marchandise suive.

La préparation minutieuse du chantier prenait beaucoup plus de temps que la plantation, et c’était normal. Une fois la plantation commencée, c’était très important d’avoir une deuxième vision plus large, car la mosaïque finie se regardait de très loin et celui qui plantait avait lui le nez à 50 cm. Donc le résultat dépendait de l’addition de beaucoup de facteurs, mais le principal était l’entente et la complémentarité du binôme. Ça nous allait très bien.

Au début Dino m’avait pris sous son aile car j’avais été sympa avec son fils, mais très vite aussi car on avait la même approche et très vite on voyait l’organisation du chantier d’un même œil.

J’ai quand même terminé premier aux examens finaux; je crois que je ne te l’ai pas dit : merci beaucoup Dino.

Et les zombies ?

J’y viens, l’établissement où je faisais mon apprentissage était tenu par 2 frères, un s’occupait des cultures et l’autre gérait les 3 magasins de fleurs répartis en ville. En gros, nous produisions la plus grande partie des fleurs coupées pour les magasins. Quand il y a un décès, on commande des couronnes; c’est Dino qui fabriquait les cercle en pailles attachées qui servent de bases aux couronnes. Il y avait une machine très simple, incassable avec des moules différents , il fallait “nourrir” la machine avec la paille en faisant attention de ne pas trop en mettre, faire gaffe quand la ficelle arrivait vers la fin. Ça paraissait simple quand tu le voyais faire, mais il fallait un doigter, et aussi écouter le bruit de la machine, là aussi il y avait un binôme mais cette fois entre l’homme et la machine; bien sûr il m’a aussi appris à l’utiliser.

Une fois les couronnes décorées par les fleuristes, il fallait aller les livrer. Certaines pouvaient être très lourdes et souvent il y en avait plusieurs à livrer. La plupart du temps c’était un apprenti qui faisait le second.

Donc tu arrives dans les chapelles ou les chambres funéraires et tu vas placer les couronnes autour du cercueil, il commençait à y avoir une vitre entre la dépouille et la salle de prière, nous nous devions aller derrière tout proche de la dépouille.

Donc, même en ville, j’étais souvent en contact rapproché avec les morts.

En plus de la chronologie, j’ajoute un crescendo.

Mon patron, ce qu’il ne faisait jamais normalement, a accepté de m’engager comme jardinier, car j’étais devenu un spécialiste en hydroculture (méthode de cultures sans terreau mais avec de l’argile expansée , très en vogue car propre et pratique); justement au cimetière de Bienne ils étaient en train de finir la construction d’un immense funérarium avec aussi plusieurs crématoriums, et l’architecte avait préparé des alcôves avec des bacs étanches fabriqués sur mesure en cuivre avec les lampes qui vont bien, lampes que connaissent très bien les cultivateurs clandestins de canabis ; oui les lampes existaient déjà en 1976.

J’ai été envoyé par mon patron pour réaliser l’entier de la plantation. Ça allait durer un moment, car l’hydroculture ne fonctionne pas dans un récipient en cuivre à cause de l’acide produit par le cuivre en contact avec les engrais. Donc il fallait d’abord remette une couche de PVC pour isoler les plantes du bac en cuivre, il y en avait pour 3 semaines.

Donc pendant 3 semaines, à partir de 7:30 j’allais travailler quasi tous les jours au crématorium, très vite je me suis lié avec les employés permanents. Déjà à 7:30 il n’y avait pas beaucoup de monde et nous faisions la pause ensemble.

Ils m’ont tout expliqué, j’ai pu aller voir les fours, comment ils les vidaient et récoltaient les cendre, que suivant les cadavres, ça pouvait durer le double du temps et plein d’autres détails que j’ai oubliés.

Donc, encore une fois j’étais entouré de morts et j’en parlais très techniquement avec des professionnels.

Très vite le matin la première chose que nous faisions c’était d’aller saluer les nouveaux arrivants. Un jour l’employé m’a expliqué que là ils avaient insisté pour que le cercueil reste fermé car c’était pas beau à voir, la fille s’était suicidée, quand j’ai lu le nom sur la plaquette, je connaissais la personne elle habitait dans le quartier, ça m’a fait quand même bizarre.

Ce n’est pas terminé et le crescendo continue. Ceux qui n’en peuvent plus, faites une pause et buvez une bière Mort Subite par exemple.

En fin 1977, ma première femme et moi avions trouvé un appartement à louer à Miège et, grâce à mon oncle (le mari de ma marraine) j’avais trouvé du boulot à Sierre, je crois que je commençais le travail début octobre. Ça nous permettait de prendre un peu de distances avec nos parents mais nous connaissions quand même du monde aux environs de Sierre.

Il y avait surtout Claude, le fils de ma marraine, nous passions la plupart de nos vacances ensembles, nous étions comme des frères et nous partagions la même passion pour la photographie.

Claude est décédé en août, il allait vers ses 18 ans, cette nuit là, 4 jeunes ont eu un accident en rentrant d’une fête dans le val d’Anniviers. Ils étaient seuls sur la route, perte de maîtrise et sortie de route, il y a eu 2 morts; typiquement un accident du à l’excès d’alcool.

J’avais déjà décidé de ne pas boire d’alcool, cet accident me conforta totalement dans ce choix.

La mort d’un enfant, c’est certainement la pire des épreuves pour une famille. Je me souviens que le cercueil était dans la chambre où je dormais quand j’allais chez ma marraine, la chambre était transformée en chapelle ardente, le cercueil était ouvert.

J’ai aidé le croque-mort à fermer le cercueil, et je faisais partie des 4 hommes qui ont porté le cercueil lors de la cérémonie.

Bien plus tard, j’ai eu aussi la chance de porter le cercueil de ma grand-mère qui avait 103 ans.

C’est ces jours-là que j’ai pris la décision que je ne ferais pas d’enfant avant d’avoir pu accepter leur mort. C’était une décision solitaire, je n’en ai parlé à personnes, mais le travail commençait déjà.

Nous avons eu notre première fille en 1985, c’est à dire 8 années plus tard. Nous voulions économiser et profiter un peu avant d’avoir des enfants, moi j’étais prêt déjà depuis plusieurs années, j’avais accepté et compris que mettre au monde un enfant c’était aussi le condamner à mourrir.

Vous comprenez que l’acceptation de la mort inéluctable de ton propre enfant, rend très simple l’acceptation de ta propre mort.

Quand je dis que je n’ai pas peur de mourrir, c’est du sérieux. Par contre je suis capable de me battre à mort pour vivre.

Si, juste vers la fin, je sens que cette fois c’est vraiment finis, j’ouvrirai mes bras à la mort et je la serrerais très fort dans mes bras, pour pouvoir me souvenir toute ma vie de ce moment là.

Je crois que j’ai oublié de dire que je suis complètement incroyant et cela depuis l’âge de 11 ans. Je suis plus qu’incroyant, je suis contre tous les dogmes.

Je peux avoir du respect pour les croyants, mais pas pour leur religion, aucun respect, jamais.

Comme l’atmosphère est un peu lourde, j’ai une dernière histoire de zombie.

Ça se passe à Oleyres, mon vieux voisin et sa femme sont aller souper chez des amis qui habitent 300 mètres plus loin. Un peu avant minuit, j’ai un autre voisin qui vient sonner à ma porte et qui m’explique que Monsieur G est décédé chez les amis et il est dans les escaliers. Il savais que j’étais moniteur samaritain et que j’avais les clés du local.

Nous avons été chercher la planche de sauvetage, c’est un brancard étroit pour transporter un blessé dans des endroits étriqués.

On va chez les amis, on dégage le corps, on le met sur la planche, on l’attache avec les sangles, on le porte dans la voiture. On véhicule le cadavre jusque chez lui, sa femme avait préparé le lit et des habits, on le monte à l’étage, toujours sanglé sur la planche et on le dépose sur le lit.

Bien sûr c’est complètement illégal, mais c’est tellement plein de bon sens, et ça a soulagé tout le monde et il n’y avait aucun doute sur sa mort. Maintenant que je viens de terminer l’anecdote, je me rends compte que c’est hallucinant et pourtant sur le moment on a tous trouvé ça très naturel et très respectueux pour le décédé et son épouse.

Beaucoup de blabla, mais j’ai été mis à l’épreuve, en 1990 naissait mon troisième enfant, un garçon, par césarienne comme tous mes enfants. À peine né, il a une grande infection et il est transporté en urgence au centre de néonatalogies de l’hôpital universitaire de Lausanne. Il est mis dans une couveuse car c’est un cocon très protecteur et les professionnels essayent différents antibiotiques. Tous les jours, j’allais amener le lait maternel de sa maman et je restais un moment avec lui, bizarrement j’étais confiant et j’ai eu raison, il rentrait quelques jours plus tard.

Je suis certain que mon calme et ma confiance étaient le résultat du travail que j’avais fait quelques années auparavant. Et pour faire chaque soir un voyage de 80 km, mieux vaut être calme et serein.

Est-ce que vous me croyez maintenant quand je vous dis que je ne crains pas la mort ?

Publié par philob

Je suis né en janvier 1957 et je suis préretraité depuis juillet 2016; je me suis marié l’année de mes 50 ans (deuxième mariage), j'ai trois enfants de mon premier mariage et je suis 5 fois grand-père. J'ai une petite chienne, Héra, depuis décembre 2013 (elle avait 6 mois) et elle m’accompagne dans toutes mes « promenades ».

Un avis sur « N’ayant pas peur de la mort »

  1. Bon alors la. J’en peux plus mais je préfère une coupette de champagne en attendant la suite.. santé

    Envoyé depuis mon appareil Galaxy

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